lundi 21 janvier 2008

* LA POLITIQUE DE CIVILISATION


Sarkozy et Edgar Morin: la fable du président et du philosophe

Une fois retombée la poussée de fièvre suscitée par la conférence de presse de Nicolas Sarkozy, il reste un mystère: que venait donc faire le philosophe Edgar Morin dans ce contexte politico-médiatique?

Edgar Morin, c’est l’homme à qui l’on doit ce concept de "politique de civilisation" que le président de la République a cité pas moins de 41 fois au cours de son intervention. Edgar Morin avait eu la surprise d’entendre cette formule dans les voeux télévisés de Nicolas Sarkozy, sans que son origine lui soit immédiatement attribuée.

Mardi, non seulement le Président a rétabli la paternité de cette idée qu’il fait désormais sienne, mais il a plusieurs fois cité ce grand philosophe et sociologue qui, à 86 ans, est pourtant mal connu du grand public. Il a même révélé qu’il l’avait reçu lundi à l’Elysée.

Alors Nicolas Sarkozy a-t-il réellement été converti à ce concept radical formulé par Edgar Morin et le politologue Sami Naïr dans un livre publié il y a plus de dix ans? Ou s’agit-il d’une diversion après une séquence people trop fournie? Ou encore d’une nouvelle tentative de récupération d’un intellectuel clairement marqué à gauche?

Edgar Morin, le théoricien de la complexité, a du mal à savoir si la sollicitude de Nicolas Sarkozy est réelle ou feinte. Il dit avoir trouvé que le président de la République avait 75% de sincérité dans ses propos, mais avait les mêmes accents de sincérité pour les 25% restant, même quand il ne l’était pas... Complexe en effet.

Mais, surtout, Edgar Morin se dit en désaccord fondamental avec deux aspects de la politique actuelle: sa diplomatie, jugée trop alignée sur l'administration Bush, et sa politique d’immigration carrément qualifiée d’"inhumaine". Et s’il n’exclut pas que Nicolas Sarkozy réoriente effectivement ses choix en faveur de son concept, il n’en voit pas encore le signe. Et, surtout, il estime que le chef de l’Etat se trouverait alors dans d’immenses contradictions.

La thèse d’Edgar Morin préconise en effet une dose de décroissance dans les secteurs dans lesquels la croissance a eu des effets pervers, et plaide pour la qualité plutôt que la quantité. Nicolas Sarkozy a donné quelques indications dans ce sens, avec son annonce de la réflexion de deux prix Nobel d’économie sur un nouvel indicateur allant au-delà de la croissance du PIB. Mais est-il prêt à revoir le modèle économique et social sur lequel est aujourd’hui fondée sa politique, et, paradoxalement, sur la relance duquel il s’est fait élire il y a seulement huit mois?

Edgar Morin est méfiant et on le comprend. Mais le vieux philosophe ne boude pas son plaisir de voir ses thèses sortir des cercles académiques, pour être jetés en pâture au coeur du débat politique. D’ailleurs, Ségolène Royal a, elle aussi, pris rendez-vous avec lui, sans doute piquée au vif par ses critiques adressées à une gauche qui a ignoré des idées conçues à l’origine pour elle. Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette fable du président et du philosophe.

Pierre Haski

vœux présidentiels sur le site de l'Élysée

Politique de civilisation : Nicolas Sarkozy, Henri Guaino et Edgar Morin (La République des lettres)

Edgar Morin : "Que connaissaient Sarkozy et Guaino de mes thèses ?" (Nouvel Observateur)





La civilisation Sarkozy, c’est ça !

Voeux 2008. Le président de la République n’a rien dit aux Français, sur les mesures qui frappent dès aujourd’hui les familles populaires, ni sur les gâteries distribuées aux plus riches…

Les franchises médicales, voulues par la droite en général et par Nicolas Sarkozy en particulier, sont applicables depuis hier, 1er janvier. Très concrètement cela signifie d’abord un renchérissement du coût des soins médicaux pour ceux qui en ont besoin. C’est-à-dire les malades. Traduction sur le porte-monnaie : augmentation de 50 centimes sur chaque boîte de médicaments, autant sur les actes médicaux. Même principe pour les transports sanitaires mais en plus cher : 2 euros. Précision : ces sommes ne seront pas remboursées. C’est le but. Un bruit de tiroir-caisse du côté du gouvernement : ces mesures devraient rapporter 850 millions d’euros. En moyenne, dix euros par an et par foyer, selon le gouvernement. Ce qui est une forfaiture puisque tous les foyers ne sont pas malades, et, par définition, seuls les malades paieront. Mais a-t-on choisi d’être malade ? Seuls les femmes enceintes, les mineurs et les bénéficiaires de la CMU seront épargnés. Promesses de campagne du candidat Sarkozy : affecter ces rentrées financières à la lutte contre la maladie d’Alzheimer et le cancer. On peut raisonnablement en douter. C’est d’ailleurs ce que font les Français : 61 % contestent, en particulier parmi les employés, les ouvriers et les professions intermédiaires. Aussi les cadres et les professions libérales. Injuste, ce dispositif qui vise à faire de l’argent sur le dos des malades a une dimension plus historique et idéologique. Il n’est au demeurant pas neutre par rapport aux conquêtes sociales : il rompt avec le principe de solidarité et ne répond à aucune logique de responsabilisation des malades. Laquelle supposerait d’investir dans l’éducation à la santé, et la prévention. En réalité, c’est un « virus » introduit dans la pensée de la population, comme l’ont souligné les députés de gauche. « Une rupture totale avec l’héritage de la Libération », ont-ils ajouté. Et de remarquer qu’au fil du temps le financement des soins glissera immanquablement du cotisant et du contribuable vers le malade, abandonnera la prise en charge collective au bénéfice d’une prise en charge individuelle. On passe d’un régime solidaire à un régime assurantiel. Nicolas Sarkozy et ses conseillers patronaux en ont bien évidement conscience et le théorise : message reçu par les sociétés d’assurance qui se réjouissent qu’une part importante des besoins en matière de santé soit remise sur le secteur marchand. Ce qui a le mérite de la franchise.

Côté étrennes, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne. Pour les prestations et les minima sociaux, c’est 1 % d’augmentation et rien de plus. Le RMI mensuel va ainsi désormais frôler les 448 euros ! Précisément 447,91 pour une personne seule. Soit une augmentation de 7,05 euros par mois, ou 23 centimes d’euros par jour. Pour un couple, on atteint les 671,87 euros, et une famille avec deux enfants devra boucler son budget mensuel avec 940,62 euros. La « générosité » gouvernementale ne s’arrête pas là. Pour deux enfants, les allocations familiales sont passées au premier janvier de 119,13 euros à 120,32 euros. Elles passent pour 3 enfants de 271,75 euros à 274,47 euros. Pour les retraites, on baigne dans les mêmes eaux : le minimum vieillesse comme l’ensemble des retraites augmente de 1,1 % au 1er janvier 2008, pour atteindre 628,10 euros pour une personne et 1 126,77 euros pour un couple de retraités.

Côté fiscalité, le budget 2008 fera théoriquement profiter les salariés (ceux qui le veulent et surtout le peuvent), de 1 milliard d’économie d’impôt du fait de la défiscalisation des heures supplémentaires. Cette « mesure phare » pour le pouvoir d’achat est néanmoins à relativiser quand on sait qu’en réalité l’imposition sur le revenu va s’accroître en 2008 de 5,1 milliards d’euros, dont 3 seront payés par les salariés et 1 par les retraités.

Cet accroissement de l’impôt sur les revenus des salariés et retraités principalement, ne viendra pas compenser les milliards de cadeaux faits aux plus riches, aux spéculateurs et aux patrons des entreprises. Les exonérations fiscales pour les entreprises atteindront le montant

de 68,3 milliards d’euros, et les mesures du « paquet fiscal » annoncées à l’été 2007, les diminutions de l’impôt sur la fortune, l’allégement de la fiscalité sur les successions et donations vont coûter 14 milliards d’euros de recettes fiscales en moins dans le budget 2008. Parmi ces mesures, le « bouclier fiscal » ramené de 60 % à 50 % devrait, selon le Syndicat national unifié des impôts, profiter à « 18 000 contribuables qui se verront rembourser 563 millions d’euros ». Ces 18 000 assujettis à l’impôt sur la fortune devraient donc recevoir un chèque de remboursement de 31 277 euros en moyenne de la part des impôts. La générosité de l’État à l’égard des plus riches ne se compte pas en centimes !

Ces cadeaux aux plus fortunés, qui grèvent le chapitre des recettes du budget de l’État, vont avoir des conséquences sur les dépenses. « Les caisses sont vides », répète François Fillon à l’envi, ce qui, à ses yeux, justifie la rigueur budgétaire. Comme la suppression de 130 000 postes de fonctionnaires dans les 4 ans. Et dès le budget 2008, l’amputation de 2 milliards d’euros de dépenses concernera notamment les aides à la banlieue, les transports collectifs, la rénovation urbaine, l’agriculture, la décentralisation culturelle ou la lutte pour l’environnement.

2008, année de tous les dangers pour les retraites ! Selon un rapport publié le 31 décembre par le ministère du Travail, la durée de cotisation nécessaire pour toucher une pension à taux plein passerait à 41,5 ans en 2020. Dans la perspective du grand rendez-vous prévu par la loi Fillon de 2003, Nicolas Sarkozy avance ses pions pour retarder encore l’âge de la retraite. Compte tenu du nombre de salariés qui ne peuvent aligner 40 annuités (chômage, entrée plus tardive dans la vie active, état de santé…) l’objectif est de réduire le nombre de retraites à taux plein. Dans la civilisation dont rêve Nicolas Sarkozy, les salariés d’aujourd’hui doivent devenir des retraités pauvres demain, à moins qu’ils ne financent eux-mêmes leur propre retraite, ou bien, si leur patron leur en laisse la possibilité, qu’ils ne travaillent jusqu’à 65 ans et plus. S’appuyant sur les travaux du conseil d’orientation sur les retraites (COR), le gouvernement reprend ses projections selon lesquelles l’allongement de la durée de cotisation atteindra 164 trimestres en 2012 (soit 41 ans) et 166 en 2020 (soit 41,5 ans). « Le rendez-vous de 2008 s’inscrit dans un contexte économique et financier moins favorable qu’envisagé en 2003 », préviennent les services de Xavier Bertrand. À qui la faute ? La droite n’a pas cessé d’exercer le pouvoir depuis 2002. On notera également que le gouvernement manifeste sur le chapitre des retraites plus de prudence et de circonspection que lorsqu’il s’est agi en juillet dernier de transférer quelque 15 milliards d’euros vers les foyers fiscaux les plus prospères.

Les mauvais coups sont souvent assenés quand les Français regardent ailleurs. La période des fêtes, mais aussi la mousse médiatique autour de la vie privée du président exposée en spectacle ont été mises à profit par le gouvernement pour tenter de saborder le dialogue social. Ainsi, alors même que les négociations doivent se poursuivre en janvier entre les syndicats, les directions d’entreprise et l’État, Xavier Bertrand a fait publier les décrets d’application de la réforme des régimes spéciaux. Un geste qui peut être ressenti à bon droit comme une provocation de plus contre le mouvement social. Ces décrets confirment l’augmentation de 37,5 à 40 ans, et prévoient qu’à partir de 2016 tous les salariés (y compris les travailleurs de la SNCF, de la RATP et de l’énergie) devront avoir cotisé 41 ans pour obtenir une retraite à taux plein.

Dominique Bègles, Olivier Mayer et Jean-Paul Piérot



À l'occasion de ses premiers voeux aux français, Nicolas Sarkozy, qui devait être le "président du pouvoir d'achat" et qui est en réalité le président de la régression sociale, a annoncé que 2008 marquerait une nouvelle étape, pompeusement baptisée "politique de civilisation".

"Une politique de civilisation", c'est ainsi que Nicolas Sarkozy a qualifié le sens de l'action qu'il comptait entreprendre en 2008, à l'occasion de ses premiers voeux aux Français en tant que président de la république. Si les mots sont empruntés au sociologue Edgar Morin, le concept et le contenu de cette "politique de civilisation" sont eux, purement sarkozystes. Si Edgar morin visait à concilier le "double impératif d'intégration européenne et de maintien de la spécificité française", pour Nicolas Sarkozy, il s'agit au contraire d'en finir avec la spécificité française pour permettre l'intégration dans une Europe de la finance, uniquement dirigée par le principe de la "concurrence libre et non faussée".
Quant au numéro de claquettes présidentiel, consistant à recevoir au château des fonctionnaires pour saluer l'ensemble de ceux qui ont assuré la continuité du service public, dans la nuit 31 décembre, cela relève de la prestidigitation : détourner l'attention en faisant minede s'intéresser aux fonctionnaires pour mieux casser la fonction publique ensuite.
Car c'est cela la "politique de civilisation" que mène le chef de l'État depuis sa prise de fonction : transformer profondément la société française, la faire rentrer dans le rang des normes libérales. Nicolas sarkozy parle de l'année 2007 comme une année de l' "urgence". Ce fut en réalité l'année du traitement de choc ultralibéral et conservateur.
L' "urgence du choc fiscal et social pour rétablir la confiance et soutenir l'activité", c'est 15 milliards d'euros de cadeaux aux plus aisés et au patronat, un bouclier fiscal qui permet aux plus riches de voir leurs impôts diminuer de manière spectaculaire. l' "urgence de réformer les régimes spéciaux, de libérer et de réhabiliter le travail", c'est de faire passer cheminots, électriciens et gaziers pour des privilégiés, des nantis et des paresseux et casser le système de retraite avant de s'attaquer au régime général, aller vers 41, 42 puis 45 annuités pour tous. L'allongement de la durée du travail, c'est également la défiscalisation des heures supplémentaires au plus bénéfice de patronat. Et dans la hotte du président, rien de moins que la fin de la durée légale du travail. L' "urgence du service minimum", c'est de limiter le droit de grève? D'abord dans le secteur des transports puis dans celui de l'éducation nationale. L' "urgence du traité simplifié pour débloquer l'Europe", c'est de s' asseoir sur le vote "non" des français au TCE, le 29 mai 2005, pour faire adopter le même texte sans référendum. L' "urgence de l'autonomie des universités", c'est de privatiser l'enseignement supérieur et de mettre les facultés en concurrence. Quant à l' "urgence du pouvoir d'achat", c'est de ne rien faire si ce n'est aux salariés de "monétiser" leurs jours de RTT, et refuser d'augmenter les pensions autant qu'elles devraient l'être. Quant à l'urgence de faire cesser le scandale des centaines de SDF qui meurent chaque année dans les rues, le chef de l'État n'en a soufflé mot.
La "politique de civilisation" de Nicolas Sarkozy n'est en réalité qu'une politique de classe au service des plus riches. À l'occasion de l'hollywoodien voyage en Égypte du président de la République et de sa nouvelle compagne, financé par le milliardaire Vincent Bolloré, le député socialiste Arnaud Montebourg s'est interrogé sur "la contre-partie que M Bolloré, homme d'affaires rusé, est en droit d'attendre de la République". La contre-partie existe : il s'agit tout simplement de la politique que mène Nicolas Sarkozy.
Dans ce contexte, la responsabilité de gauche dans son ensemble est engagée. Elle ne peut rester engluée dans la situation crée par l'élection présidentielle. Si ses diverse composantes doivent effectivement prendre le temps d'analyser les raisons de la cuisante défaite de 2007, il s'agit également de passer à la contre-offensive politique et idéologique. Faute de quoi les mouvements de résistance à la politique du gouvernement risquent d'aller dans le mur et de tourner en révoltes sans lendemain. L'une des premières étapes de cette contre-offensive passe bien évidement par les élections municipales. Nicolas Sarkozy a clairement fait comprendre qu'il attendait de cette nouvelle séquence électorale qu'elle valide l'adhésion des français à sa politique. Les directions des partis de gauche relèveront-elles le défi ? Rien n'est moins sûr. Ainsi la LCR semble être uniquement obnubilée par sa transformation en "parti d'Olivier Besancenot"? Du côté du PCF, fragilisé par la mauvaise performance à la présidentielle le risque est de se repler sur les débats internes. Enfin une partie de l'état-major du PS rejoue les vieilles lunes de l'ouverture au centre, et prend le risque de la division dans de nombreuses municipalités communistes, notamment en Seine-Saint-Denis.
Stéphane Sahic
ssahuc@humadimanche.fr

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